Savants et fréquentation des Princes :

Étude de l’ouvrage de l’imam as-Suyūṭī

Introduction

 

Les théoriciens du califat ont toujours tenté de relier le politique au spirituel. Al-Māwardī (m.1058), dans son livre al-Aḥkām aṣ-Ṣulṭaniya, affirme même que : « l’imamat (dans son sens de guide politique de la communauté) est établi pour succéder à la prophétie en matière de sauvegarde de la religion ». Le gouverneur incarne un double rôle ; celui d’homme politique, en charge des affaires temporelles, et celui de guide religieux, en charge des affaires spirituelles.

Si cette théorie est idéaliste, les gouverneurs ont toujours veillé à ce que les savants soient à leurs côtés. En effet, ces derniers bénéficient, en leur qualité de référent religieux, d’un contact privilégié avec le peuple, une aura auprès des gens, ayant cette capacité de les aiguiller dans leurs prises de décisions. Premiers mécènes des savants, les princes avaient tout à gagner de compter parmi leurs proches des hommes de religion.

As-Suyūṭī est l’un des savants ayant laissé un patrimoine des plus époustouflants en matière de production scientifique. E. Vallet le décrit comme étant « le dernier représentant d’une culture encyclopédique en langue arabe qui trouva son épanouissement dans cette ville-monde que fut, plusieurs siècles durant, Le Caire. Après lui, peu emprunteront les voies d’une collecte aussi rigoureuse et systématique du savoir islamique. Aucun, surtout, ne mettra en scène avec autant de soin sa propre quête érudite, qui prend avec as-Suyūṭī les allures d’une véritable « geste » scolastique visant à restaurer et à transmettre dans son intégrité le patrimoine accumulé par des générations de musulmans lettrés »[1].

            Nous nous intéresserons dans cette étude à l’un des ouvrages laissé par l’imam As-Suyūṭī traitant de la question du rapport entre les hommes de science et les hommes de pouvoir. Il y compile une centaine de paroles prophétiques, de compagnons ou de salaf sur la fréquentation des princes.

À travers ce recueil, nous nous poserons la question du rapport entre le savoir et le pouvoir d’après as-Suyūṭī. Quelle est la place que doit jouer le savant dans le jeu politique ? Quels sont les effets de la fréquentation des gouverneurs sur sa moralité, sa connaissance, son rang social ?

Nous présenterons tout d’abord, l’auteur, l’ouvrage et le contexte dans lequel il fut écrit. Puis, nous étudierons les traditions sélectionnées par l’auteur et tenterons de dégager une conception particulière du savant à partir des choix de présentation des traditions par as-Suyūṭī.

Abd ar-Rahmân Ibn Abī Bakr Ibn Muhammad al-Khudayrī as-Suyūṭī, dit as-Suyūṭī, né au Caire en 1445. Il est issu d’une lignée de savants et de lettres ; très tôt, avant ses huit ans, il acheva la mémorisation du Coran, et fréquenta les grands savants de son époque. Il écrit son premier livre alors qu’il n’a que dix-sept ans, intitulé « Sharḥ al-Isti῾āḏah wal-Basmala ». Très tôt, il fréquente les assises des plus grands érudits, et consacre tout son temps libre à la lecture. Il s'attèle à la production d’ouvrage dans tous les domaines et à l’enseignement. Sa carrière comme professeur de fiqh, débute à la « Šaykūniyyah », succédant ainsi à son père, Kamāl ad-Dīn, lui-même enseignant dans cette « madrasa ». Par la suite, as-Suyūṭī, transmettra son savoir dans différentes mosquées et écoles, telles que Al-Khānāqh al-Bībarsiyyah ou la mosquée du Caire.

Malgré son érudition sans conteste, as-Suyūṭī possédait un nombre important d’opposants ; ces derniers l’accusaient de plagiat. Il rentra ouvertement dans un conflit scientifique avec l’imam as-Sakhāwī (1400 - 1499), et rédigea pour se défendre un pamphlet intitulé «Maqāmāt al-Kāwī fî ar-Radd ῾alā as-Sakhāwī ». 

As-Suyūṭī entretenait également des relations tendues avec les gouverneurs. Pour ces raisons, il décida de se retirer de la vie publique. Il explicite les raisons de son retrait de toute activité d’enseignement à travers un épître écrit durant sa retraite, intitulé : « at-Tanfīs fī al-I῾tiḏār ῾an Tark al-Iftā’ wa at-Tadrīs ».

 

As-Suyūṭīfait partie de ces savants encyclopédiques : l'exégèse, la grammaire, les sciences du hadith, l’histoire, le fiqh, la rhétorique, la ῾aqīda... On lui attribue entre quatre cents cinquante et six cent ouvrages. Parmi les plus célèbres œuvres de l’imam, citons

  • « Al-Itqān fī ῾Ulūm al-Qur’ān » ; ouvrage de référence dans les sciences du Coran.

  • « ҆Ādāb al-Futyā » : il reprend dans cet épître les règles et les convenances de la fatwa

  • « Tafsîr al-Jalālayn » : l’ouvrage fut commencé par un de ses maître, Jalāl ad-Dīn al-Maḥalli (1389 – 1459) qui ne put l'achever avant sa mort, as-Suyūṭī viendra terminer cette exégèse qui est aujourd’hui parmi les plus répandues. Il l’intitulera « l'Exégèse des deux Jalāl ». Parmi ses autres écrits exégétiques, citons « ad-Durru al-manṯūr fī at-tafsīr bi al-maʾṯūr ».

  • « Tārīḫ al-Khulafā » : l’histoire des Califes, de Abū Bakr, jusqu’au 9ème siècle, ou il a vécu

  • « Al-Bahjah al-Murdiyah fī Sharḥ Alfiyyat Ibn Mālik » : commentaire dans la science de la grammaire du traité de 'Abd Allah ibn Mālik (m. 1274), « al- Alfiyya ».

  • « Tanwîr al-Hawālik fī Sharḥ Muwatta’ al-Imām Mālik » : commentaire du Muwatta’ de l’imam Mâlik Ibn Ana (m.795).

                                         

As-Suyūṭī décéda, dans sa maison une nuit de jumu’a, en Égypte en 1505, et sera enterré aux côtés de son père.

Contexte politique

 

As-Suyūṭī a vécu à la période des mameloukes. Les relations qu’il entretenait avec les gouverneurs étaient plutôt froides, se montrant plutôt distant, malgré les sollicitations explicites de certains princes.

As-Suyūṭī rédigea un épitre intitulé « al-҆Ahādīth al-Hisān fî Fadl al-Ṭaylaṣān » suite aux reproches du sultan Qāʼit Bāy[2] (m.1496) visant sa tenue, le « Ṭaylaṣān », couvre-chef porté en Égypte par les érudits. Sa réaction fut de rassembler les hadiths dans un épitre afin de légitimer religieusement le port du « Ṭaylaṣān ».

Malgré cela, as-Suyūṭī, réputé pour sa grande connaissance et son extrême rigueur, faisait l’objet de convoitises de la part de certains princes. Nombres d’entre eux essayèrent d'acquérir ses faveurs en lui rendant visite, en lui offrant des cadeaux, mais ils trouvèrent à chaque fois porte close.

« Certains princes se rendaient à son domicile afin de le visiter ; ils lui offrirent argent et cadeaux, il les refusait tous sans exception. Il refusa également, à de nombreuses reprises l’invitation des sultans à le rencontrer. Suite à cela il rédigea un livre intitulé « Mâ warâ’a al-aṣâṭīn fī `adam it-taraddudi `alā as-ṣalāṭīn ». » [3]

Il semble y avoir plusieurs versions du titre de l’ouvrage en question. Il est nommé ici « Mâ warâ’a al-aṣâṭīn fī `adam it-taraddudi `alā aṣ-ṣalāṭīn » mais la version éditée par la maison d’édition Dār al-Ṣaḥâbah li-t-turāṯ (1991, Tanta), la présente sous le titre « Mā rawāhu al-aṣâṭīn fī ʿadam al-majīʾ ilā aṣ-ṣalāṭīn » est également celui-ci qui figure sur la version de l’ouvrage édité par la maison d’édition Dār Ibn Hazm (1992, Beyrouth), présenté par le sheykh ʻAbd al-Qādir al-Arnaʼūt.

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Mais c’est surtout cette version du titre que l’on retrouve sur des manuscrits, provenant d’un copiste, de l’épitre conservé à la Maktaba al-Azhariyya Khāṣ[4] On note que l’auteur lui-même utilise ce nom dans sa très courte introduction pour présenter le livre ; « La louange est à Dieu seul, que la paix soit sur Ses serviteurs qu’Il a choisi, voici « Mā rawāhu al-aṣâṭīn fī ʿadam al-majīʾ ilā as-ṣalāṭīn » »[5].

As-Suyūṭī, en tant qu’érudit, adopte, comme le décrit E. Vallet, une posture de combat[6]Face à ses détracteurs, aṣ-Ṣuyūṭī rétorque systématiquement par la production d’un ouvrage. Cet épitre naît donc du sentiment détestable qu’il ressent vis à vis des princes.

L’ouvrage

L’imam aṣ-Ṣuyūṭī a laissé, comme on l’a vu, derrière lui une bibliographie des plus impressionnante. « Mā rawāhu al-aṣâṭīn fī ʿadam al-majīʾ ilā aṣ-ṣalāṭīn » est un petit épître, comportant à peine une cinquantaine de pages. Il ne figure certes pas parmi les incontournables de l’auteur, étant très peu étudié ou cité, mais nous aide à comprendre comment un érudit comme as-Suyūṭī concevait le rapport savoir-pouvoir.

Comme son nom l’indique, il s’agit d’un ouvrage de type « riwāya », qui n’a pour fonction apparente que de recueillir des propos prophétiques, de compagnons ou de « salafs » (les premières générations ayant succédé au Prophète). C’est un corpus comprenant cents onze traditions thématiques sur la fréquentation des princes, en particulier par les docteurs de la Loi.

Nous notons qu’as-Suyūṭī, tout érudit qu’il est, ne donne jamais, dans cet épître son propre avis. Il n’y figure ni commentaires personnels, ni notes ou remarques. Cependant, notons que la simple présentation de traditions sans annotations personnelles est habituelle chez as-Suyūṭī.

Le paradoxe de cet ouvrage est bien là ; si à aucun moment as-Suyūṭī ne donne son avis personnel, en commentant les traditions, c’est bel et bien sa sélection subjective de hadith qui parle pour lui. La finalité de ce recueil n’est pas de rassembler dans un seul feuillet les hadith ayant trait aux rapports qu’entretiennent les savants avec les princes, mais bel et bien de démontrer que ces rapports sont dangereux. Les traditions ainsi rassemblées ne servent qu'à venir étayer le point de vue originel de l’auteur. À aucun moment l’on ne trouve un hadith venant nuancer le propos, présenter un autre point de vue ou contredire la thèse.

De par cette composition, as-Suyūṭī se présente comme l’anti- Muslim ibn al-Ḥajjāj (m.875) qui, dans son Kitāb al-Imāra, présente des traditions prophétiques en rapport avec la gouvernance, sans les avoir passé au crible de ses propres positions. Le Kitāb al-Imāra est neutre : sans commentaires, sans tris, l’imam Muslim ne se contente que de répertorier tous les hadiths sur la thématique du pouvoir, sans les classer.

Majdī Fatḥī, qui annote l’ouvrage dans l’édition de Dār aṣ-Ṣaḥābah li-turāṯ rappelle que l'épître est un « livre de conseil à destination des gens de science » et une mise en garde à ne pas « troquer la vie d’ici-bas contre celle de l’au-delà, et de vendre la guidée au profit de l’égarement »[7].

Afin d’imposer son idée, as-Suyūṭī présente un corpus de hadith, qui, étant la deuxième source législative en Islam, s'avère bien plus fiable qu’un simple exposé de l’imam sur la mise en garde de la fréquentation des princes.

Une étude sur ces hadith (takhrīj al-ʾaḥādīṯ), mené par Majdī Fatḥī, met en exergue deux points fondamentaux venant nuancer la position de l’imam as-Suyūṭī.

Tout d’abord, la majeure partie des traditions présentées dans cet épître est issu de recueils tertiaires, voire très peu utilisés tels que le célèbre dictionnaire prosopographique de Abū Nuʿaym (m.1038) le « Ḥilyat al-awliyā », le « Kitāb al-Firdaws » d’Abū Shujāʿ al-Daylamī (m.509), le « Jāmiʿ al-Bayān » de Ibn ʿAbd al-Barr (m.1071), « al-Kāmil » d’ibn ʾAdy (m.975) et d’autres. Aucune tradition ne figurant dans ce recueil est issue des Saḥīḥ d’al-Buḫārī ou de Muslim. Les traditions recueillies par les autres ouvrages canoniques (tels at-Tirmiḏi, Ibn Mājā an-Nasāʾī) restent peu citées.

Ensuite, l’authenticité des sources sélectionnées par l’auteur paraît discutable. Les hadiths mis en avant par as-Suyūṭī, sont pour la grande majorité, d'après l’étude de Majdī Fatḥī, faibles (ḍaʿīf) et l’on dénombre quelques hadith forgés (mawḍūʿ). Notons que la méthodologie scientifique de l’auteur sur le recueil et le choix des hadiths présentés n’est à aucun moment exposé.

La faiblesse des chaînes de transmission des traditions citées n’était pourtant pas inconnue au maître du hadith qu’était as-Suyūṭī. Preuve en est, il cite un hadith qu’il a lui-même considéré comme faible dans son ouvrage « aj-Jami῾ al-Ṣaġīr »[8].

La fréquentation des princes, d'après as-Suyūṭī

Comme vu précédemment, as-Suyūṭī se sert de ce recueil pour exprimer subtilement ses positions, car non explicitement mentionnées. Il nous fait part via cette compilation subjective à souhait de hadiths, de son hostilité aux princes et de la mise en garde face au danger de s’approcher des palais.

As-Suyūṭī commence sa compilation avec un hadith, que l’on retrouve dans les recueils de Aḥmad Ibn Ḥanbal (780-855), Abū ‘Īsā Muḥammad at-Tirmiḏī (824-891), Abū Dāwūd as-Sijistānī (817-888), Abū `Abd ar-Raḥmān Aḥmad an-Nasāʾī (829-915) et d’autres. Majdī Fatḥī présente sa chaîne de transmission comme étant faible (Isnāduhu ḍaʿīf).

Le Prophète dit : « Celui qui se rend aux portes des princes est tombé dans la fitna (tentation) ».[9] Ce hadith, placé en première place, repris sous différentes versions, symbolise à lui seul l’ouvrage d’as-Suyūṭī. Le recueil est destiné en premier lieu aux savants ; et si ces derniers se rapprochent des princes et deviennent des intimes du palais, ils tomberont dans la fitna. Le terme choisi (iftatana) signifiant le fait d'être séduit, attiré, fasciné, tombé sous le charme.

C’est toute l’idée du livre qui est exposée à travers ce premier hadith : le savant ne doit en aucun cas s'acoquiner avec le pouvoir sous peine de perdre toute objectivité, tout discernement, de tomber dans l’amour des choses de ce bas monde (pouvoir, bien matériel, position sociale…) qui sont incompatibles avec sa fonction d’homme de religion.

a. Savants et morale

La fréquentation des princes par le savant à un effet immédiat sur sa qualité. Ce rapprochement le rend abject et vil, devenant une créature détestable. Le Prophète dit : « La créature la plus détestable auprès de Dieu est le savant du Prince (ʿālim as-sulṭān) »[10] Le terme utilisé, (khalq, créature), montre à quel point l’on a vidé le savant de toutes caractéristiques honorables, de ses nobles caractères ; il ne devient qu’une créature parmi les autres et de plus est, la plus détestable. Il est même qualifié de voleur via cette parole prophétique « Lorsque tu vois un savant fréquenter assidûment un prince, sache qu’il s’agit d’un voleur ». [11]

Pire encore, il a fait preuve de traîtrise envers les Prophètes, comme le rapporte la narration de Anas ibn Mālik (612-712) : « Les savants sont les garants des Prophètes auprès des serviteurs d’Allah, tant qu’ils ne fréquentent pas les sultans. Car, quand ils fréquentent les sultans, ils auront trahi les Prophètes. Prends alors garde à eux et ne les approche plus »[12].

 

Le savant, homme de confiance, distingué, est relégué au plus bas rang lorsqu’il tient compagnie au gouverneur. Il corrompt son âme et s’éloigne de Dieu, car « les gens qui sont les plus proches des portes des princes sont les plus éloignés de Dieu »[13] ou « Plus l’homme est proche des princes, plus il est loin de Dieu ».[14]

Ces avertissements peuvent paraître bien excessifs ; mais ici le religieux commet une erreur dont il aurait dû se prémunir ; les salafs connaissaient la dangerosité de ces liaisons, comme le dit al-Faḍl ibn ʿAbbās (m.638), cité par Abû Bakr al-Bayhaqī (994-1066) ; « Nous apprenions à ne pas fréquentez les princes tout comme nous apprenions les sourates du Coran »[15]. Ne pas s’asseoir dans les salons du palais est donc un des fondamentaux qui s’apprend dès le début du cursus scientifique à l’image de l’apprentissage du Coran, préalable indispensable à l’étude des sciences religieuses.

Cette compagnie rentre dans la catégorie des assemblées illicites, comme le décrit le traditionniste Yūnus ibn ʿUbayd (m. 757) : « Ne vous asseyez ni avec les gens de l’innovation ni avec les princes et nous vous isolez pas avec une femme. »[16] Afin de se prémunir de cette tentation, même le regard vers les princes, selon Sofiane aṭ-Ṯawrī (716–778) est proscrit[17]

Toutes ces mises en garde sont préventives ; il s’agit d’avertir le savant du risque qu’il court, comme l’indique cette parole de ҆Abdallah ibn Masʿūd (m.650) : « Lorsque l’homme entre dans un palais, il y pénètre avec sa religion, et lorsqu'il y ressort, il ne lui reste plus rien. »[18]

b. Impact sur la vie future

Ces liaisons dangereuses n’ont pas qu’un effet négatif sur la morale ou le savoir de l’érudit ; elles ont des liens directs sur la vie future. Le savant proche du pouvoir n’aura pas accès, au (Ḥawḍ), le bassin du Prophète, dont les vertus sont loués dans de nombreux hadiths. Ce bassin est destiné aux proches du Prophète qui auront mérité son intercession. Dans un hadith jugé authentique rapporté par at-Tirmiḏī et al-Ḥākim, le Prophète dit : « Viendra après moi des princes ; celui qui les fréquente et les conforte dans leurs mensonges, les aide dans leurs injustices, n’est pas de moi et je ne suis pas de lui. Celui-là ne fera pas parti de ceux qui auront accès au bassin (al-Ḥawḍ). »[19] Sachant que les hadiths mentionnent que les croyant rencontreront le Prophète dans ce bassin, l’on sous-entend ici le savant sera donc privé de la compagnie de l’Envoyé de Dieu dans l’au-delà. Il sera par contre associé au châtiment du prince injuste [20] ; partageant ainsi sa responsabilité ayant soutenu, ne serait-ce que par sa présence dans les palais, la tyrannie et la corruption. as-Suyūṭī cite même la parole, ultime, de Sufyān aṭ-Ṯawrī (716–778), décrivant qu’en enfer, il y a un fleuve qui n’est habité que par les savants qui visitent les rois ». [21]

c. Conception du savoir et hiérarchisation des savants

As-Suyūṭī consacre une petite partie de son épitre à vanter les mérites des savants et citer leurs vertus.[22] E. Vallet synthétise la conception du savoir d’as-Suyūṭī, qui se définit « avant tout comme « l’art des argumentations originales et des raisonnements incontestables ». Face à un problème donné, le savant se doit de réunir l’ensemble des « dits » sur le sujet, qu’ils émanent du Prophète ou des savants du passé. C’est ainsi qu’il peut produire des « raisonnements incontestables », car toujours appuyés sur la Tradition. Mais une fois cette opération achevée, il revient encore au savant de retenir la position la plus probable, c’est-à-dire la plus cohérente avec le donné révélé, même si cette position n’est pas celle de la majorité de ses pairs, passés et présents. C’est là où le travail se mue en « argumentation originale », en une démonstration parfois à contre-courant du consensus forgé au fil des temps. »[23]

Le savant est donc un scientifique avant tout. C’est pour cela qu'à aucun moment aṣ-Ṣuyūṭī ne remet, en question le savoir et les degrés de connaissance. Malgré les vives critiques adressées à son encontre, la proximité malsaine entretenue avec le prince ne fait pas du savant un ignorant ou un incompétent. Cependant, as-Suyūṭī introduit dans cet épître une conception du savoir à travers une hiérarchisation des savants.

Il y a, comme nous l’avons cité précédemment, des savants du prince (ʿālim al-sulṭān), qui sont les pires des créatures. Mais il existe également les savants de la fin des temps. Lorsqu’on sait que la fin des temps est associée à la perversion, la dépravation, à un monde au bord de rendre son dernier souffle, cette expression eschatologique renforce l’idée de l’état de déchéance du savant. Il passe du rang le plus élevé, l’héritier des prophètes selon la tradition, à une créature ayant corrompu son âme et le savoir que Dieu lui a octroyé.

Ces savants sont ceux qui ont perdu tout sens de la responsabilité, ne se servent de leurs rangs que pour bénéficier de privilèges matériels. Le hadith prophétique les décrit comme des tricheurs jouant avec les ordres de la religion. Le Prophète annonce : « Il viendra à la fin des temps des savants qui encourageront les gens à la quête de l’au-delà, mais ils ne s’y encourageront pas eux-mêmes. Ils appelleront à délaisser ce bas monde, mais eux ne le délaisseront pas. Ils interdiront aux princes de tricher, mais ils ne se l’interdiront pas pour eux-mêmes. ».[24]

L’érudit, fréquentant les princes, a fait périr sa science, comme le mentionne ʿAbd Allāh ibn al-Mubārak (726-797) qui présente trois façons de faire disparaître un savoir ; la mort du savant, l’oubli ou le fait qu’il fréquente les princes.[25]

As-Suyūṭi, pour matérialiser le modèle du savant intègre, cite en contre-exemple, l’histoire de Abū Hāzim (m. 757), dit « l'ascète », face au gouverneur omeyyade et en particulier Sulaymān b. Hishām [26] (732–747). Ce dernier souhaitait inviter à sa cour Abū Hāzim. L'ascète lui rétorqua qu’en aucun cas il n'avait besoin de lui, et se détourna du prince. Son dédain des invitations mondaines lui vaut d’être cité en exemple par as-Suyūṭī.

Le savant pour as-Suyūṭī est certes le docteur de la Loi aux connaissances pointues mais également celui qui veille à ne pas faire disparaître son savoir sacré en se mêlant aux affaires politiques, synonyme de troubles et de tentations vers l’illicite.

La morale est donc le critère qui distingue le savant authentique du traître qui a troqué sa responsabilité pour des intérêts futiles. La connaissance se retrouve presque personnifiée comme une entité vivante, pouvant mourir, disparaître, demeurer. Éthique et savoir se retrouve donc intrinsèquement liés dans la conception d’as-Suyūṭī.

Conclusion

À travers ce recueil as-Suyūṭī adresse une mise en garde aux savants sur les dangers de la fréquentation des princes. Approcher les portes des palais, s’accointer avec le gouverneur met en péril le jugement du savant qui sera inexorablement tenté par les richesses, les privilèges sociaux ou les affaires mondaines. Mais ce que l’on peut extraire de ce recueil, presque anonyme tant l’auteur se contente de recueillir des hadiths sans donner sa position, est une certaine vision du savant dans la pensée d’as-Suyūṭī. L’homme de science est avant tout un humain, attiré par les ornements des palais et les avantages que l’on y trouve. Son savoir ne le met donc pas à l’abri des tentations (fitna) de ce bas monde. Écrit dans un contexte où les relations entre l’imam as-Suyūṭī et les princes apparaissent tendues, on pourrait voir dans cet ouvrage une critique acerbe adressée à l’endroit de quelques confrères, accusés de corrompre leurs sciences pour un intérêt mondain.

[1] Éric Vallet, Des grâces que Dieu m’a prodiguées de Jalal al-Din al-Suyuti, paru dans Histoire du monde au XVe siècle, Ed. Fayard, p. 488-493, 2009.

[2] Sultan mamelouk burjites d'Égypte de 1468 à 1496

[3] Cf. Wuld Sālim Ḥamāhullah, Fatāwa aš-šarīf Ḥamāhullah at-Tayšīrī fī al-Fiqh al-Mālikī, Ed. Dār al-Kutub al-ʿIlmiyya, Beyrouth, 2011.

[4] Un manuscrit comprenant 18 feuillets dont une couverture y est conservée, non daté.

[5] Jalāl ad-Dīn aṣ-uyūṭī, Mā rawāhu al-aṣâṭīn fī ʿadam al-majīʾ ilā as-ṣalāṭīn, Ed. Dār al-Ṣaḥâbah li-t-turāṯ, p. 23, Tanta, 1991.

[6] Éric Vallet, Des grâces que Dieu m’a prodiguées de Jalal al-Din al-Suyuti, paru dans Histoire du monde au XVe siècle, Ed. Fayard, p. 488-493, 2009.

[7]   Jalāl ad-Dīn as-Suyūṭī, Mā rawāhu al-aṣâṭīn fī ʿadam al-majīʾ ilā as-ṣalāṭīn, Ed. Dār al-Ṣaḥâbah li-t-turāṯ, p. 8, Tanta, 1991.

[8] Ibid., hadith 26 p.34.

[9] Ibid., hadith 1 p.23

[10] Ibid, hadith 4, p.24.

[11] Ibid, hadith 9, p.25.

[12] Ibid, hadith 10, p.28-29

[13] Ibid, hadith 25, p.33.

[14] Ibid, hadith 27, p. 37.

[15] Ibid, hadith 48, p.43

[16] Ibid, hadith 47, p.43.   

[17] Ibid, hadith 76, p.53.

[18] Ibid, hadith 37, p.39.

[19] Ibid, hadith 11, p.27.

[20] Ibid., hadith 18, p.30.

[21] Ibid, hadith 91, p.58.

[22] Ibid, p.53

[23] Éric Vallet, Des grâces que Dieu m’a prodiguées de Jalal al-Din al-Suyuti, paru dans Histoire du monde au XVe siècle, Ed. Fayard, p. 488-493, 2009.

[24] Jalāl ad-Dīn aṣ-Ṣuyūṭī, Mā rawāhu al-aṣâṭīn fī ʿadam al-majīʾ ilā as-ṣalāṭīn, Ed. Dār al-Ṣaḥâbah li-t-turāṯ, hadith 19, p.31, Tanta, 1991.

[25] Ibid, hadith 68, p.48.

[26] Ibid, hadith 79, p.54.

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