Le système technicien moderne et le musulman contemporain

« Quand je cherche l'homme dans la technique et dans le style européens, je vois une succession de négations de l'homme, une avalanche de meurtres. »

Frantz Fanon, les damnés de la terre

Notre vie quotidienne est rythmée par les objets techniques qui nous entourent. On se lève au son de l’alarme de son réveil, puis l’on fait un café à l’aide de sa machine à café en regardant les informations à la télévision, ensuite on vérifie l’heure sur son smart phone,  avant de prendre sa voiture pour aller travailler devant son ordinateur, etc. Malgré la place centrale de tous ces objets techniques dans nos vies, une réflexion sur l’existence de ces objets ne nous parvient que difficilement à notre conscience, et une critique sur la technique nous parait encore plus insolite.

Je me propose dans ce texte à d’élaborer une critique de la technique, non pas en raison d’un refus mystique des préoccupations pratiques du monde à l’image de la pensée de René Guenon, mais une critique résultant, en réalité, d’une connaissance approfondie de la science et de la technique. Pourquoi questionner la technique ? N’est-elle pas neutre, dépendante de son utilisateur ?  Très simplement la technique n’est pas neutre mais ambivalente c’est-à-dire à la fois mauvaise et bonne, libératrice et aliénante, elle permet des avancées qui deviendront par la suite des problèmes qui seront ensuite résolus eux-mêmes par la technique. Et, à la question pourquoi questionner la technique ? C’est parce que Jacques Ellul avait montré que l’essence de la modernité réside dans le « projet technicien » ou le « système technicien ». Le « projet technicien » est le reflet du système des valeurs modernes dominantes. Ce court texte a pour ambition de montrer de manière non exhaustive les caractéristiques de ce projet technicien, ces conséquences sur la personnalité du musulman, avant d’élaborer une critique de ce projet et de formuler des propositions d’alternatives.

 

Les caractéristiques du système technicien 

 

Nous connaissons les conséquences immédiatement profitables de la machine à café, le smart phone, le réveil, la voiture, la télévision et l’ordinateur, que l’on a évoquées en introduction, cependant, nous ne connaissons en général ni l'origine exacte des matières qui constituent ces objets, ni leurs processus de fabrication et de diffusion, ni le travail humain que cela représente, ni les impacts économiques et sociaux de cette production, ni son réel effet environnemental. On ne s’inquiète pas de savoir comment les objets techniques ont été créés, mais de savoir comment on peut les acquérir, on adopte la forme sans le contenu. Ces objets que l’on utilise chaque jour sont autant de signes de notre modernisation ; ils dépendent de l’existence de vastes systèmes d’organisation et de production, soudés les uns aux autres dans un système technicien. Nous ne pouvons plus être les irresponsables bénéficiaires de ces objets occidentaux, alors afin de ne pas occulter une partie des conséquences de l’utilisation de ces objets techniques, et de diminuer l’effet hypnotique des prodiges techniques sur tant d’esprits, nous évoquerons les idéologies, c’est-à-dire les systèmes d’interprétations définitives du monde qui se sont émancipés de la réalité, qui caractérisent le système technicien.

Le système technicien se définit d’abord par un idéal d’autonomie des techniques permettant d’obtenir les moyens les plus efficaces afin d’atteindre une fin. L’autonomie se présente en tant que condition de la neutralité des techniques face aux interférences des enjeux des dimensions politiques, économiques ou éthiques qui orientent le choix des techniques. L’idée d’autonomie se présente comme la condition du meilleur résultat possible, laissant la technique obéir à ses règles au nom de son propre critère, l’efficacité. De cette manière la technique nous met constamment devant le fait accompli avec ses innovations dont nous n’avons aucune prise sur elles.--> sur lesquelles nous n’avons aucune prise. Lorsque la rationalité technique est mise en cause, par exemple pour les OGM, ou les antennes relais, ou les accidents nucléaires, le citoyen est soit accusé d’irrationalité soit la notion du progrès est mobilisée lorsque les contestations deviennent trop importantes.

 

Mobiliser la notion du progrès permet d’activer une foi irrationnelle servant d’objection à la situation, créant un optimisme tel que rien ne peut vraiment faire pencher du côté de la lucidité et de la sagesse. Le progrès est le grand mythe tribal de l’occident. Le progrès- -> Il est une formidable construction symbolique, pour longtemps, incontestable, « le progrès fut une divinité ou une idole, (…) » (Edgar Morin « la religion du progrès (le monde 23 aout 1996)). Le progrès technique en occident est fondé sur le progrès comme idéologie. L’honneur du dieu progrès permet d’occulter les conséquences sociales du progrès technique. La remise en cause de l’idéologie infalsifiable du progrès amène à une remise cause qui touche en profondeur la métaphysique occidentale : la conception du temps (linéaire, continu, cumulatif), celle de l’espace (newtonien), … Sa remise en cause est pourtant nécessaire pour dépasser une illusion et enfin voire voir que les applications technologiques sont principalement motivées par la course aux profits industriels et à -- >par la puissance militaire. Le développement des techniques occidentales, ainsi, dépend des valeurs industrielles et militaires; l’orientation du développement des techniques est le reflet de ces valeurs.

Quelque fois, il n’y a aucun besoin de mobiliser la notion de progrès, dans la mesure où nous sommes devenus complètement dépendant du système technicien. La logique technicienne autonome s’impose comme une manière de penser le monde autant que « autant que comme «  ou bien « en tant que » système d’actions sur la nature. Notre passivité s’explique donc dans une certaine mesure par notre dépendance au système technicien.

 «  Au-dessus de ces hommes égaux et libres s’élève alors un immense pouvoir qui travaille à leur bonheur, pourvoit à leur sécurité, facilite leurs plaisirs (…) Le pouvoir couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, il force rarement d’agir mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse (…) Les citoyens sortent un moment de la dépendance pour indiquer leur maitre et y rentrent. ».

 

Alexis de Tocqueville critiquait la démocratie mais l’on peut parfaitement replacer cette citation dans le contexte du système technicien moderne. Notre dépendance au système technicien conduit, malheureusement, certains au respect et à la vénération du système puisqu’ils ne sont pas capables de le penser, ainsi que de le juger comme une divinité de la modernité.-- > et ainsi le juger comme un divinité de la modernité ??.  La technique dans le système technicien est devenue une finalité et non plus un moyen. Elle est la réponse à tout, la seule alternative dans l’imaginaire des modernes ; sa légitimité reste grande, malgré ses effets destructeurs sur le social et aussi sur l’environnement.

Le système technicien c’est aussi la continuation du projet de désacralisation de la nature entrepris par le christianisme. La nature est devenue un objet profane que l’on peut utiliser sans borne ni limite. La désacralisation de la nature a provoqué la sacralisation de la technique, dans la mesure où elle est une catégorie qui échappe à la critique.

 

Le système technicien s’appuie également sur l’idéologie rationaliste qui recherche l’efficacité sans questionner la finalité, l’illusion de l’omnipotence, la suprématie du ''calcul économique'', l’absurdité et l’incohérence de l’organisation ''rationnelle'' de la société, la nouvelle religion de la ''science''. Le scientisme ou le technicisme d’A. Comte et de Saint-Simon était un projet de domination de l’homme et de la nature par la technique, mais aussi une opposition de la foi à la raison technoscientifique. D’ailleurs, « […] la traduction en arabe du concept laïcité par Ilmania renvoie à la science, c’est-à-dire à la Raison opposée à la Foi. » (Zghal, 1986). Le scientisme est né comme solution à la crise politique et sociale de la France postrévolutionnaire, il débouchera, entre autre, sur la négation de la coopération et de l’altruisme, ainsi qu’à une justification de l’impérialisme par des « théories scientifiques ».

 

« La “ théorie de l’évolution des espèces ” de Darwin fût à l’origine d’une des plus grandes impostures scientistes. Elle est en fait, pour une part, une pure projection idéologique de la structure de la société anglaise du XIXe siècle sur le règne animal et végétal. De nombreux scientifiques s’en sont ensuite emparés pour élaborer des justifications “scientifiques” et trouver une origine “naturelle” au libéralisme économique et à sa guerre de tous contre tous » (A. Pichot, La Société Pure, éd. Flammarion, p.78-79).

 

On comprend, jusqu’ici, que l’activité technique est le modèle de relation collective centrale en Occident par un imaginaire technicien ; la technique représente sa volonté de puissance, son hubris, à l’antipode de toute véritable éthique. Le système technicien s’appuie aussi sur la personnalité prométhéenne et faustienne des membres des sociétés modernes. En effet,  l’homme moderne touche, jusqu’aujourd’hui, à l’intégrité et à la configuration de la terre n’ont non pas comme un aménageur sage mais bien comme un tyran. Il trouble l’ordre de l’univers,

 

« Il y a un orgueil de domination dans cette violence, et l’homme se donne le titre de créateur ou au moins de contremaitre de la création : il joue un rôle démiurgique : c’est le rêve de Faust, repris par une société tout entière, par l’ensemble des techniciens. » (Simondo, 1958, p.127)

 

Le système technicien, enfin, se caractérise par son énorme appétit pour les énergies fossiles. C’est bien au niveau de la consommation d’énergie que l’on peut appréhender, le mieux, la non neutralité de la technique puisque l’énergie a des conséquences écologiques et politiques. L’énergie implique des modes de fonctionnement sociaux et politiques déterminant les sphères militaires, financières et écologiques comme le démontre brillamment Timothy Mitchel, dans son livre carbone democracy. Le système technicien a été bâti par l’homme blanc occidental qui dans son orgueil prométhéen s’est octroyé le droit  d’utiliser l’énergie dans le sol. L’exploitation des hydrocarbures a ouvert la démesure techniciste de l’ère thermodynamique, devenue viol de la nature et conquête du monde. L’énergie qu’il dérobe est emprisonnée dans la matière morte de l’hydrocarbure. Il s’est autorisé à dépenser sans compter cette énergie mise en réserve par la Terre pour se lancer à la conquête externe du monde. Il ne s’est pas interroger interrogé sur la nature du pourvoyeur de cette énergie souterraine. Très vite, les hydrocarbures seront la source de la puissance de l’Occident. C’est autour de l’énergie fossile que s’est constituée l’image de la grandeur en Occident. Les hydrocarbures iront jusqu’à constituer le lieu imaginaire, où se résument les rapports de entre l’homme blanc occidental et de la nature, où s’enracine toute la modernité sociotechnique. « Notre seule culture au fond est celle des hydrocarbures. Celle du raffinage, du cracking, du cassage de molécules culturelles et de leur recombinaison en produit de synthèse. » (Baudrillard, Simulacres et simulation, p.97 galilée, 1981, 234 p.)

 

Toutefois, les hydrocarbures ont deux grosses externalités : le réchauffement climatique et la guerre. Pour la guerre, les déclarations des personnalités américaines sont éloquentes. « Le mode de vie américain n’est pas négociable » (G. Bush Sr), «(…) le peuple américain a retenu de la guerre du Golfe, (…) qu’il est extrêmement plus facile et plus drôle d’aller botter les fesses des gens au Moyen‐Orient que de faire des sacrifices pour limiter la dépendance de l’Amérique vis‐à‐vis du pétrole importé...» (James Schlesinger, 15e Congrès du Conseil Mondial de l’Energie, sept. 1992, Madrid).

 

La production d’énergie en occident est donc toujours liée à un processus violent. En sachant que les sociétés modernes ont pour drogue l’énergie fossile bon marché, et que la dégradation critique des stocks d’énergie fossile est en cours,  il ne reste plus qu’à admettre que les sociétés modernes sont condamnées à s’effondrer. Nous assistons à l’échec historique de l’occident, ainsi que et apercevons ses limites. En d’autres termes, le projet technicien de la modernité s’effondre dans son ensemble par des anomalies accumulées, ou du moins la civilisation Occidentale globale, conçue (présentée ?) comme universelle, il est aujourd’hui profondément en crise. D’une certaine manière, toutes les idéologies occidentales s’effondrent dans le réel. Cependant, avant de se réjouir d’un hypothétique effondrement, il convient de s’interroger sur les conséquences du projet technicien sur la personnalité du musulman dans l’histoire pour envisager des alternatives. La prise de conscience (du fait) que nous avançons à toute allure vers la catastrophe, conduit obligatoirement le musulman sincère dans sa foi, à investir dans la pensée…

 

Les conséquences du projet technicien sur la personnalité du musulman

Le contact entre la modernité et le monde musulman s’est fait de manière envahissante et brutale. Le monde musulman redécouvre l’occident par la colonisation. Aujourd’hui, on nous parle en histoire, dans l’école de la république française, du rôle positive positif des colonies avec le mythe d’un colon portant le fardeau de l’homme blanc, devant civiliser les « peuples primitives primitifs ». On nous montre pour preuve de cet effort désintéressé la construction de routes, d’hôpitaux, de projets urbains, etc. La colonisation était en fait, un projet technicien qui se justifie par lui-même, cependant on oublie de nous préciser le caractère déstructurant de ce  projet technicien ; au Maghreb notamment une historienne américaine, Diana K. DAVIS, dans son ouvrage les mythes environnementaux de la colonie française au Maghreb démontrera que  « La société traditionnelle et les structures sociales subirent des perturbations inestimables. » (p. 210). La modernité pour la société traditionnelle musulmane n’a apporté que la désolation et une perte d’intégrité identitaire par l’acculturation menant à une authenticité perdue. Civiliser l’homme indigène signifiait le dissoudre dans la modernité, puisque le système technicien, dans lequel on voulait l’intégrer, contribue à une décomposition généralisée des valeurs, une déflation du sens et l’absence de signification. 

 

Le projet technicien se poursuit, jusqu’à présent, dans les anciennes colonies par  l’exploitation des ressources naturelles, en particulier lorsque les techniques d’extractions sont polluantes, comme pour l’exploitation du gaz de schiste. Quant au musulman, il est resté relativement passif et docile face à cet ordre non-islamique. La pensée moderne, notamment la croyance en l’augmentation de la puissance des machines comme finalité propre, continue à gagner du terrain dans les sociétés à majorité musulmane. La position impérialiste des occidentaux ne suscite pas que la haine et la destruction, au contraire, elle persuade de nombreuses élites à croire que la raison est la seule raison instrumentale, et que tout peut s’acheter.

 

L’Occident continue à séduire dans le but d’inciter à l’adhésion aux valeurs de la modernité par la possession d’objets de son système technicien. Les objets mis en avant dans les films, les clips musicaux, la publicité permettent en réalité de mettre en avant le système, et, l’importance et le prestige de la technostructure du point de vue social. L’homme moderne utilise  souvent l’activité consommatrice comme un simple palliatif aux nuisances internes du système. Lorsque cela ne suffit pas, l’homme moderne est utilisé comme un objet de manipulation par le marketing. D’ailleurs le marketing joue un rôle quasi totalitaire dans sa persuasion et sa dissuasion, par sa capacité à la création de nombreux besoins.

 

Nous sommes toutefois complices de cette séduction prométhéenne, puisque l’on cherche à consommer pour entrer dans le système de sens social et faire perpétuer ses structures. Le musulman dans le monde a beau protester contre les guerres impérialistes occidentales, il marque paradoxalement son adhésion spontanée aux valeurs sociales du système à chaque fois qu’il consomme un produit du système technicien.  Le consensus social est créé par l’action de consommation, la publicité détourne notre potentiel imaginaire en touchant l’individu dans son rêve personnel. Ainsi le système cherche à créer l’évidence que toute la société ne fait que s’adapter à vous et à vos désirs, donc, il devient raisonnable de s’intégrer à cette société en consommant.

 

Il semble difficile quel que soit le niveau de volonté personnelle ou collective de proposer des modèles alternatifs au projet technicien moderne. Le système technicien a assuré à l’Occident son bonheur matériel, et a conditionné l’homme moderne au confort et l’efficacité, et fait en sorte que l’homme pense conformément au milieu technique. Heureusement, le musulman a dans sa religion un point de référence intellectuel, moral, spirituel à partir de quoi il peut juger et critiquer la technique. L’enjeu, en somme, est la proposition d’un autre modèle ou  celle de sombrer avec le système technicien actuel. Nous sommes, pour le moment, étrangers à ce monde, parce que nous sommes dans un ordre non islamique qui n’a jamais été pensé par nous ou pour nous, mais contre nous.  Lorsque toute volonté humaine semble s’incliner devant la machine, la personnalité musulmane est menacée, ce qui demande un sursaut de moralité, d’intelligence et de respect de l’humain. Redevenir des acteurs actifs du processus historique, implique le rejet de l’obsession de la production et de la consommation, par le renouement avec la profonde conscience humaine et notre relation cosmique, que l’on atteint par notre relation avec le transcendant.

 

 

Un projet civilisationnel musulman

 

Nous venons de voir que le système technicien moderne n’est pas concevable sans déshumaniser la société puisqu’il modifie de façon radicale aussi bien les rapports humains, que les schémas idéologiques ou les qualités de l’homme même. Nous ne cherchons donc pas la possession de la technique occidentale car cela reviendrait à obéir spontanément à l’échelle de ses valeurs effectives. Nous ne cherchons pas, non plus, à plaquer la puissance technique moderne dans les sociétés à majorités musulmane en raison de ses effets déstructurant irrémédiables sur les réalités sociales. Rappelons que le système technique implique une éthique de la performance, une volonté de puissance et une démangeaison de l’action salariée qui conduisent l’homme à travailler dans une société technicienne, un univers nouveau qu’il ne peut supporter sans un certain nombre de satisfactions complémentaires, qui lui permettent de surmonter les inconvénients.

 

L’Islam en tant qu’idéologie est capable de remettre en cause les règles du jeu de la production technique. Refusant la seule supériorité véritable dans la technique, et tout déterminisme technologique, le musulman a la responsabilité de fournir un investissement intellectuel pour anticiper et affronter l’avenir. Pour preuve, Jacques Ellul a vu en l’islam la seule alternative au projet technicien moderne : « On pouvait être tranquille tant que le tiers-monde n’avait pas d’idéologie mobilisatrice. Une révolte anticoloniale de tel ou tel pays, ce n’était pas très grave. Mais maintenant, le tiers monde est muni d’une idéologie puissante mobilisatrice, l’islam. Celui-ci a toutes les chances de réussir contrairement au communisme qui était encore importé d’Occident. » (p. 427-428, Jacques Ellul, le bluff technologique).

 

Il ne suffit pas de critiquer le système technicien et détruire ses mythes fondateurs pour se croire quitte. Le musulman a le devoir d’œuvrer pour la réalisation des conditions psychosociales d’une civilisation répondant à ses principes. Il doit être intimement convaincu de l’adhésion à cette nécessité absolue. Ouvrons ensemble la voie d’une reconstruction de la société humaine. Déjà le musulman comprend intuitivement que l’histoire de l’humanité ne mène pas forcement forcément à ce monde dominé par l’occident. Il faut, pour mener au volontarisme nécessaire à l’établissement d’une civilisation musulmane, reconnaitre la responsabilité de la technique occidentale dans le chaos au niveau mondial, ne pas chercher en aucune manière à maintenir la survie du système technicien moderne, et renouer avec sa vocation de bâtisseur de civilisation. Nous sommes clairement, non plus, dans une époque de changement, mais dans un changement d’époque dans lequel le musulman militant et actif sera au service de grandes idées du changement de paradigme islamique. Le musulman n’est pas porté par les ambitions personnelles. Il faut alors trouver un point fixe, une projection dans l’avenir capable de mener à l’action, de faire remuer les cerveaux et de bander les muscles.

 

Le paradigme islamique à initier n’est pas le meilleur des mondes mais un monde meilleur. Un monde qui contrastera avec l’ordre non-islamique actuel qui nous condamne à la passivité et la docilité. Pour sortir du système technicien qui nous asservis, on ne peut plus se payer le luxe du mépris de soi et de l’auto-dévalorisation. Je ne nie pas l’ignorance qui ronge notre ummah ni la relative dégradation des mœurs, mais cela ne doit pas nous mener à l’acceptation de notre sort, vers un fatalisme mortifère se cachant derrière l’irréversible dictat de Dieu.

Des siècles de penseurs musulmans sont là pour nous édifier, ils ont entrepris un immense travail, à partir de nos sources islamiques, d’interrogations sur les finalités, sur l’univers des valeurs, et sur le monde moral. Il nous reste à intégrer une critique raisonnable du système technicien moderne, pour exercer de nouveau notre pouvoir de gouverner par l’intermédiaire d’une culture chargée de significations et de valeurs. Une fois que, notre relation au monde et à nous-mêmes sera réglée par une nouvelle médiation permettant un couplage de l’homme et du monde, c’est-à-dire une nouvelle technique, nous trouverons enfin les moyens de rendre visionnaire la déclaration de Jacques Berque : « Le musulman est mieux placé que l'occident dans les rapports de son identité morale avec le progrès matériel à condition toutefois que ce dernier fut par lui pleinement assumé. ».

 

Malheureusement, la pensée religieuse musulmane contemporaine continue à chercher à faire coïncider une forme religieuse nouvelle à avec l’univers technique moderne, ce qui présente un obstacle à la mise en place de d’une nouvelle condition humaine. En effet, si nous, musulmans en France, cohabitons avec un autre peuple, c’est parce que nos sociétés à majorité musulmane, ont connues connu un échec civilisationnel qui s’est concrétisé par la colonisation. Nos parents ou grands-parents étaient les forces de travail pour le projet technicien en général et le projet de société français en particulier. Le fait d’être aujourd’hui en France nous permet cependant de prendre du recul par rapport aux difficultés matérielles, sociales et économiques du bled. Toutefois, cette prise de recul permet d’offrir l’élan nécessaire à la reconstruction de la société musulmane. Nous nous libèrerons définitivement des chaines de la modernité, lorsque l’on tournera le dos à la tradition occidentale, et que l’on se tournera, de nouveau, vers nos traditions, que l’on régénérera de l’expérience humaine accumulée, mais en rupture complète avec la modernité.

 

Il faut ensuite transformer ses idées en produits de civilisation. On a vu plus haut dans le texte, que l’on ne peut pas adopter des techniques de production par un transfert de technologie, car la transmission des techniques, c’est le transfert de toute une conception de vie, qui n’est pas solidaire et cohérente avec notre croyance en l’Islam. La mise en place d’un système productif permet de faire d’avancer dans un projet collectif, de nous faire sortir de notre situation. Le monde musulman de cette façon réaffirmera sa place dans le monde. Cette production par la technique en vue du progrès matériel doit cependant se distinguer des valeurs occidentales. D’abord au niveau du travail, le musulman ne doit pas chercher le travail en lui-même ou pour un salaire, car le travail devient, de cette manière, vite aliénant. Il doit au contraire accorder du sens à un travail rationnel.

 

Ensuite, il nous faut des techniciens critiques à l’égard de la technique, lucides, et décidés à modifier le système pour conserver sa morale. C’est l’achat massif de brevets qui nous permettra d’acquérir l’action technique nous permettant d’agir sur les composants dont le prochain progrès technique sera fait. L’homme technicien musulman conscient, est la condition fondamentale du projet de civilisation musulman. Nous retrouverons par son action spiritualisée l’équilibre entre le spirituel et le quantitatif, entre la finalité et la causalité. Enfin, l’humanité retrouvera l’harmonie d’une science avec conscience, et d’une éthique de la technique fortement marquée par la métaphysique islamique.

 

L’effort historique et social à entreprendre est gigantesque, la stratégie économique et géopolitique doit être brillante, parce que l’occasion de construire une authentique civilisation islamique, c’est-à-dire une société qui rechasserait l’économique et la technique dans le social, qui renchainerait Prométhée, qui remettrait l’économique et la technique à la place subalterne qui doit être la leur, est inespérée.

 

Pour amorcer ce projet civilisationnel, la ville est l’échelle idéale, pour preuve, l’orientaliste André Miquel, dans son livre du monde et de l’étrange, a avancé l’idée que le déclin de l’islam est une conséquence de celui des villes. La ville est la condition matérielle et sociale de l’homme permettant de se connaître soi-même et d’enrichir le développement de sa personnalité individuelle, en associant l’homme, la nature et le cosmos. Dans le processus de matérialisation de la ville, le musulman doit chercher une nouvelle forme sociale adéquate. Il doit, par une discipline et un contrôle de soi, s’armer de connaissance en théologie, histoire, sociologie, économie pour acquérir une conscience collective propre à reformer réformer la société vers un ordre plus élevé.

 

La civilisation islamique construit à partir de la ville encouragera la pleine expression de nos capacités et potentialités humaines. A défaut d’utiliser l’énergie du sol comme l’occident, nous utiliserons notre énergie psychique, nous exprimerons notre autonomie et notre spontanéité. N’oublions pas que la puissance technique du complexe industrialo-militaire américain a subi une défaite militaire cuisante face à un peuple vietnamien en bicyclette, et face au peuple irakien affaibli par dix années d’embargo économique. L’ascendant technologique même s’il comporte la bombe nucléaire, est souvent couplé à une capacité déclinante. Nous sommes, en somme, à l’aube de la formation d’une société acceptant une limitation d’énergie, refusant la technocratie, et assurant une vie sociale spirituelle en harmonie avec la nature.

 

Conclusion

 

L’Occident, en plus de son histoire coloniale, continue à s’efforcer de rendre le monde invivable par une dégradation de l’environnement sans précèdent. Il subit une mauvaise conscience permanente tout en ne pouvant se décider à prendre les mesures drastiques nécessaires. On a argumenté sur la nécessité de mettre fin à la domination illimitée de la nature et à la concurrence généralisée et aveugle. Le retard du monde musulman, nous a dispensés de suivre la course effrénée et aveugle vers une destruction sans précédent de la nature, de la culture et de la diversité. Ce changement d’époque, redonne espoir à tous les damnés de la terre. Sans revendiquer la résolution de tous les problèmes humains, le musulman, nourrit d’une réflexion sur la technique, peut agir sur le facteur essentiel qui imprègne notre existence. En fournissant de nouvelles conditions humaines par la technique, nous pouvons donner naissance à une nouvelle société qui fait la promotion de la création culturelle et la curiosité, qui permet la poursuite de l’art et de la connaissance, et permet la construction d’un embellissement de la vie.

 

« Dieu peut vous faire des héritiers de leur terre, afin qu’il voie  voit comment vous vous conduirez. » (Coran)

 

 

 

 

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