Le management : une technologie de pouvoir

« L'homme est notre capital le plus précieux. » Joseph Staline

 

La réalité du développement du chômage dans les sociétés occidentales modernes et la disparition de l’antagonisme politique des deux blocs ont conduit à une dissolution de la politique dans l’économie. Le développement économique tient lieu de projet politique et culturel par l’idéologie managériale qui ambitionne de manière pragmatique de mettre en avant l’efficacité et l’éthique.

Le management représente la transformation techniciste des pratiques du pouvoir, en envahissant les institutions étatiques ces techniques de contrôle des populations et ces mécanismes d’encadrement des organisations ont affecté gravement la conscience moderne. Le management en tant qu’ensemble de techniques de pouvoir permet la gestion et l’autorégulation des souverainetés individuelles et des institutions. Dans cette dictature de l’économie, tout est désormais du domaine du management, de ses méthodes et de son idéologie.

Il faut comprendre la volonté de réduire la politique à une technique par l’acceptation de la sauvagerie néolibérale comme modèle indépassable de saine gestion. Le management est donc le moyen de dresser les populations afin de les mettre au service de stratégies économiques et militaire.

 

Le Management est tout à la fois une technologie gestionnaire, une morale de la production, une technique universelle de la conversion et un empire mou.

Selon Pierre Legendre le management menace d’extermination les identités en cherchant à mettre la main sur l’âme et en globalisant l’identité à l’occidentale. « La nouvelle Bible laïque mais toujours conquérante, s’appelle Technique-Science-Economie » (Pierre Legendre, 2007, p. 25)

Le management par sa pertinence fonctionnelle et son messianisme industriel a rendu possible la globalisation de la techno-science-économie divinisée. Divinisée car elle représente un foyer de sacré et de religiosité d’une puissance exceptionnelle. Pour rendre compte de cette idéologie politique génératrice de religiosité les sociologues utilisent le concept à caractère d’oxymore d’une « transcendance immanente ». Il n’y a donc pas un « retour du religieux » avec l’Islam car il n’y a pas eu de sortie hors de la religiosité dans la sécularisation[1].

Dans cet article, nous présenterons les pratiques managériales, puis nous chercherons les origines historiques du Management et le formation d’une certaine représentation de l’Homme qui en découle, nous montrerons les mécanismes d’enrôlement passionnel sur lequel le Management se développe avant de terminer sur l’Islam managérial proposé par des prédicateurs égyptiens afin de montrer l’impérieuse nécessité de l’effort juridique musulman pour une meilleur gouvernementalité et surtout pour éviter de livrer corps et  âme le musulman à son entreprise.

 

Pratiques et outils managériaux 

 

En répondant à une logique de rendement maximal tout en prétendant avoir comme finalité l’épanouissement humain, les pratiques du management transforment une pression exogène en motivation endogène. Alors que ces pratiques semblent indolores, on retrouve des individus perdant jusqu’au sens élémentaire de la révolte dans des situations de flagrante injustice. Les dirigeants et les dirigés en entreprise subissent les conséquences d’une religion de l’efficacité. Les dirigeants sont les premiers à subir l’endoctrinement, « les conditionneurs sont eux-mêmes conditionnés et, plongés dans le même univers passionnel et imaginaire que ceux à qui ils imposent leur désir, combien ils donnent une autre illustration de ce propos de Bourdieu selon lequel les dominants sont dominés par leur propre domination. » (Lordon, 2010, p. 130).

Les dirigés quant à eux subissent un harcèlement social symptôme d’une société malade de l’idéologie managérial surtout depuis le harcèlement moral à grande échelle de France télécom (35 suicides entre 2008 et 2009).

Le Management – scientifiquement efficace – puise ses concepts dans le bric à brac de la modernité. Le capitalisme néolibéral hérite du long travail historique de l’Église sur les dispositions intérieures à la masse des croyants. Nous avons par exemple l’entretien individuel d’évaluation. Selon la théorie du management, cet entretien doit tout à la fois permettre au salarié « de donner un sens à son travail et de comprendre sa place dans l’entreprise » et à cette dernière « de mobiliser au maximum l’engagement individuel source de performance ». Sont ainsi métamorphosées à des fins économiques les vieilles techniques religieuses de la confession.

Les nouvelles techniques de dépendance et de dépossession de soi prenant l’étiquette développement personnel porte aussi le nom d’analyse transactionnelle, d’assertivité, de méthode Herman et de programmation neurolinguistique.

L’éthique et la culture deviennent également des outils managériaux. L’Etat et l’école ayant failli, et l’Eglise n’étant plus guère écoutée, l’entreprise avec ses chartes s’érige en dernier rempart des valeurs de référence.

 

Une réflexion historique

 

L’ambition de régler la machine humaine par le management n’est pas tombé du ciel. Il faut donc remonter les raisons historiques conduisant au triomphe de la pensée managériale.

« Alors que jusqu’au XVIIe siècle, le monde occidental avait été habité par l’idée de Dieu, le XVIIIe siècle voit se substituer au salut de l’âme, la volonté de maîtriser la nature, la recherche du bonheur matériel et finalement, la course et la lutte pour le progrès technique. A Bossuet, se sont substitués les Rousseau, Voltaire, Diderot, Hobbes, Bacon et Descartes. » (Ahmed Ben Bella, 1986). Le Management avec son culte de l’« Efficacité » a pris possession de la planète en s’appuyant sur les principes du christianisme occidental : « L’Eglise n’a pas de territoire. », « Il a parlé et ce fut fait. Il a commandé et ce fut réalisé » (Psaume XXXIII, 9), « voici le Salut et la Puissance. » (Apocalypse de jean).

Ainsi, le discours du Salut chrétien se transforme en foi au progrès par le discours sacro-saint du Management, conduisant à un processus de formation d’une religion et une piété industrielle. En France les idéologies du management teinté de paternalisme se saisiront du christianisme pour l’adapter à la religion de l’industrie, Jean-Pierre Le Goff désigne trois sources d’inspiration : l’idéologie Saint-Simonienne, la théologie du travail du Père M.D Chenu et le personnalisme d’Emmanuel Mounier.

En revanche en lisant Lewis Mumford nous pouvons retrouver de plus anciennes sources de manifestions de la volonté d’ordre propre au Management. Pour comprendre la soumission à la machine et la mécanisation de la vie, il faut remonter à l’introduction de l’horloge mécanique dans les monastères chrétiens occidentaux. Le monastère est le premier lieu d’apparition du désir de pouvoir et d’ordre, par l’introduction de l’horloge mécanique qui permet le grand travail régimenté et synchronisé des bénédictins à l’origine du capitalisme moderne. L’horloge adoptée ensuite par les bourgeois anglais et hollandais, propose l’idéal bourgeois d « être réglé comme une horloge » et elle fait comprendre que « le temps c’est de l’argent ». L’horloge était un symbole de succès et la responsable de l’augmentation du tempo de la civilisation occidental. Dans le domaine philosophique le dogme du 17ème siècle fera que Dieu devient l’horloger éternel qui a conçu l’horloge de l’univers, et qui laisse la responsabilité de cette horloge aux Hommes. Descartes va comparer l’Homme à une automate.

Dans le domaine du travail à l’ère industrielle, Taylor proposera l’organisation scientifique du travail en poussant l’homme à imiter l’automate.

 

Les représentations managériales de l’individu 

 

L’ère industriel a cherché à reproduire à l’échelle humaine la création du Dieu horloger, pensant que la création tout entière n’était qu’un immense mécanisme. L’Homme lui-même était devenu un automate créé par le grand horloger.

Au modèle physique de l’horloge s’est rajouté celui de la cybernétique mais aussi au XIXe siècle le modèle biologique de la sélection naturelle, qui a inspiré le darwinisme social et continue de sévir sous les espèces de l’ultralibéralisme et de la compétition de tous contre tous. A ces représentations, qui ne s’annulent pas mais ce superposent, s’ajoute aujourd’hui celle de l’homme programmable portée par la cybernétique et la révolution numérique. Dans la logique de réduction de l’humain au producteur, on peut rajouter l’étude du comportement animal est appliqué à l’être humain (ex : le chien de Pavlov).

Selon ces représentations, la connaissance scientifique de l’humain issue du délire scientiste n’a jamais visé le critère de justice en offrant des moyens d’humaniser le travail mais celui d’efficacité, il y a donc reflux de la justice au profit de la technique.

En considérant les êtres humains comme des ordinateurs programmables par la rééducation comportementale et affective, l’entreprise touche à la personne même du travailleur. Voilà ce qui explique la montée du stress et des dépression nerveuses liées aux conditions de travail. Le travail est perçu par les dirigeants dans son sens élémentaire de force physique par la métaphore de « force de travail » qu’on peut acheter et vendre comme on le ferait de l’énergie électrique. Dans le dernier stade du capitalisme, le capitalisme financier avec sa fiction du travail-marchandise devient le projet d’une possession intégrale des individus. Alors que la sécurité sociale et les services publics rendaient soutenable cette réification, aujourd’hui le projet néolibéral cherche à ne plus s’embarrasser de ces protections afin dans une logique totalitaire d’appeler à « la possession des âmes » (Lordon, 2010, p. 163). L’employé tant à être chosifié et son identité refabriqué.

 

Les mécanismes passionnels de l’enrôlement salarial 

 

Le management par ses fabrications contemporaines qui « motivent », promettent « épanouissement au travail » et « réalisation de soi », permet de rendre compte de l’entrée de la psychologie et la sociologie du travail. Il finit cependant par faire oublier l’évidence si triviale du rapport salarial comme rapport de dépendance et d’allégeance. Pour comprendre le rapport social d’enrôlement c’est-à-dire l’art de faire marcher les salariés nous utiliserons l’analyse marxiste et spinosiste de Frédéric Lordon [2].

Prosaïquement la mise en mouvement des corps salariés « au service de » tire sa dépendance au désir d’argent. Les structures capitalistes ont établi les employeurs comme seuls pourvoyeurs d’argent. En faisant de l’argent le point de passage obligé, le point de passage exclusif du désir de la reproduction matérielle, le rapport salarial devient un rapport de dépendance où l’employeur détient les conditions de la reproduction matérielle de l’employé. Le point de départ était pourtant ceci : quelqu'un a envie de faire quelque chose qui nécessite d'être plusieurs. Pour faire marcher le grand nombre des travailleurs, pour embarquer d’autres puissances d’agir à la poursuite de son désir d’entreprendre l’employeur utilisera le management.

L’emploie[3] présente en premier plan l’avantage d’une sécurité sociale ; mais dans un contexte où l'arrière-plan est un chômage de masse et l'affaiblissement des règles du licenciement, l’employé évolue de plus en plus clairement sous la menace de son déclassement ou de son éviction le poussant à une subordination sans limite. Dans ce devenir tyrannique de l’entreprise brisant les possibilités de résistance, il est de plus en plus difficile de comprendre que la subsistance vient d’Allah seul.

Mais malgré l’atmosphère de coercition dans l’entreprise, et sans faire appel au management les asservis consentent dans l’ensemble à leurs servitudes par le sentiment d’appartenances, ainsi que par les gains symboliques et monétaires de l’avancement.

 

L’enrôlement salarial résulte aussi de la division du travail constituant automatiquement une hiérarchie contributive ne serai ce que par l’antériorité et de l’ultériorité de l’engagement contributif de chacun dans une entreprise. La division du travail continuera à occuper une place nodale dans l’organisation de la société malgré les changements des moyens techniques de production. Toutefois l’entreprise en tant que forme politique doit permettre la réalisation d’une politique délibérative (une shura) afin d’assurer une égalité de participation à la détermination d’une destin collaboratif partagé contre les spécialisations parcellisantes et les hiérarchisations excessives.

 

Dans le modèle prophétique nous pouvons trouver des réponses à la problématique du rapport salarial. « Sans être interdit, la location et le salariat étaient fortement déconseillés, car le modèle de société que prônait l’Islam favorisait l’autonomie des individus et réprouvait les rapports de domination maitre/serfs ou patron/employé et tout ce qu’ils impliquaient d’aliénation et d’avilissement. Ce mode d’exploitation [le système des coopératives agricoles (muzâra’a) institué et codifié par le prophète] prôné par l’Islam permettait d’éviter l’apparition d’inégalités sociales et culturelles importantes, car le servage entrainait le maintien d’une partie de la population dans un statut d’employés peu cultivés. » ( Al-Kaabi, 2016, p. 513)

 

Le rejet de l’organisation scientifique du travail prétendant à une horizontalité et la réappropriation du travail, en attendant une gouvernementalité du travail respectant les finalités islamiques, peut se traduire par l’investissement par les musulmans des hackerspaces et Fab Lab (Fabrication Laboratory). Ces lieux d’élaboration de nouveau rapport social de travail sont probablement les dernières possibilités d'autoproduction individuelle ou collective répondant à l’objet et au sens du travail qui sont des locaux aménagés équipés en ordinateurs, imprimantes 3D, pièces électroniques, matériel de bricolage ou de cuisine, etc. Les travailleurs / bidouilleur peuvent se rencontrer et travailler sur leurs projets créatifs par exemple le codage informatique ou la confection de circuits électroniques.

 

 

Le cas égyptien 

 

Les sociétés à majorité musulmane ne sont pas épargnées par la diffusion de l’idéologie managériale, surtout que le management de l’entreprise néolibérale apparaît sous l’espèce d’un « effet de système », se trouvant assimilable à une quasi-nécessité et qui se trouve propice à toutes les stratégies rhétoriques de « naturalisation », donc de dépolitisation.

Pour illustrer l’ouverture de l’Islam au Management, le syncrétisme de l’Islam de marché résultant de l’interaction du « nouvel esprit du capitalisme » et de valeurs islamiques, nous étudierons le discours d’Amr Khaled incarnant cette volonté d’ajuster les sociétés musulmanes au nouvel ordre économique véhiculé par la globalisation néo-libérale.

À la fin des années 1990, suite à l’infitâh (Politique d’ouverture économique entamée par Anouar Sadate et suivie à des rythmes divers depuis lors) et face à l’échec politique des institutions officieuses (les frères musulmans) et officielles (Al-Azhar) un discours fondamentalement consensualiste musulman apparaît, celui du winner islamiste : efficace économiquement et désengagé politiquement. « À l’ingénieur barbu succède le consultant pieux, projetant dans le champ religieux l’engouement généralisé pour l’entreprise et le désintérêt corrélatif pour la question de l’État. »

L’un des principaux prédicateurs de l’achievement et des valeurs de la richesse est Amr Khalid : figure de pionnier, formé en dehors de toute institution officielle, il contraste avec les shaykhs traditionnels d’Al-Azhar. Il offre aux bourgeoisies pieuses un discours religieux porteur des dispositions du nouvel esprit du capitalisme : ambition, richesse, succès, imagination, efficacité et souci de soi. Il propose le modèle de la richesse vertueuse et du salut par les œuvres. Son discours fait de la richesse une élection divine puisque la richesse est une forme d’appel à la responsabilité sociale du croyant par les œuvres, réinventant pour l’occasion une certaine forme d’éthique protestante qui fait aussi du riche le « favori de Dieu ». Toutefois l’erreur commise par le professeur est de penser que la réciproque soit vrai, « si tu regardes les conditions économiques déplorables dans lesquelles les gens vivent, tu verras derrière cela un pêché. Tu commets un pêché et Dieu te prive de tes revenus ». Le message est clair : les inégalités ne sont pas le fruit des dynamiques intrinsèques à la société ou au système politique égyptien, mais le fruit de la volonté de Dieu tout en faisant peser une charge morale individuelle sur les plus démunis. Amr Khaled en passant outre l’histoire et les conditions d’enrichissement présente un effort de révisionnisme économique tout en participant à sa manière au renforcement des nouvelles formes d’accumulation et d’inégalité se constituant à l’ombre de l’ajustement néolibéral de la société égyptienne. Son discours devient un Récit embellissant la réalité tout en participant à sa transfiguration.

Amr Khaled en disant qu’il ne peut y avoir « de vrai musulman qui connaisse l’échec », il élude la question de la justice sociale et confirme le durcissement général des lignes de l’inégalité sociale en Égypte.

Ce discours ce veut à tout prix à l’heure de la pensée positive et aux différentes méthodes de développement personnel. Il a le mérite de présenter l’importance de renforcer son intériorité (nafs), en considérant que le jihâd al-nafs c’est le grand jihâd. En revanche, l’entreprenariat religieux ne peut promouvoir la justice sociale, et une réflexion sur l’individu et la réalisation de soi ne doit pas faire quitter la réflexion sur les collectifs (les administrations, les organisations).

La réforme sociale et la transformation du réel ne s’effectueront pas sans assise idéologico politique. La sharî`a et l’identité sont des thèmes à développer pour ne pas s’offrir aux vents de la globalisation néolibérale, et réaliser une véritable réforme, une « renaissance ». Cette ouverture du nouvel Islam des prédicateurs égyptien n’est plus pertinent dans un monde de crise économique et dans un monde de l’entreprise qui chasse toute trace du religieux. Les attentes politiques, la justice sociale, l’inégalité et l’autoritarisme des gouvernant redeviennent des thèmes que l’on ne peut plus passer sous silence.

La posture plus directement orientée vers l’action d’Amr Khaled a montré ces limites, il faut donc renouer avec les grandes constructions théoriques, la question du fiqh, de la jurisprudence islamique, la question de l’État. Les savants musulmans ne peuvent plus faire l’économie d’un effort législatif pour une construction étatique parce que c’est le seul moyen de protéger le statut des personnes et la survie de la communauté politique, ainsi que l’intégrité physique et la sécurité économique des personnes. L’effacement relatif de la loi dans les discours de prédication représente un rapprochement avec la doctrine de Saint Paul proclamant la fin de la Loi et l’avènement du temps de la grâce et de la communiant par la foi.

 « L’épitre aux romains témoigne ainsi déjà de ce que sera la sécularisation du christianisme, sa mutation en une religion de l’Homme, telle qu’a pu la dépeindre Ludwig Feuerbach. Pour le dire de manière plus simple on trouve dès les origines du christianisme la prophétie d’un effacement de la loi dans une société exclusivement régie par l’amour mutuel, c’est-à-dire la prophétie de la fin de l’Histoire, qui sera aussi une fin de la Loi. » (Alain SUPIOT, p. 290)

Seul une structure politique musulmane forte pourra réguler les ambitions belliqueuses et la destruction programmé de la planète. Le néo-libéralisme consacre la toute-puissance de la volonté individuelle, l’égoïsme, la violence et la cupidité des hommes. L’appel par la foi musulmane à l’évergétisme ne peut espérer l’effacement de la Loi parce que la communauté musulmane a besoin d’un cadre juridique intangible pour inscrire la solidarité contre la sélection du plus apte par la compétition, pour l’ajustement mutuel des intérêts individuels et pour poser des bornes à l’emprise des nouvelles techniques de management dans les entreprises.

 

Le défi législatif pour les musulmans 

 

L’effondrement intellectuel musulman n’est pas seulement dû à une paresse intellectuelle et à un manque de motivation auxquelles on pourrait remédier par l’utilisation d’un discours managérial, non. La dégénérescence cérébrale musulmane est aussi une dégénérescence institutionnelle : « la normativité juridique participe de l’institution de la raison. » (Alain Supiot, p.246)

Les institutions et administrations dans les sociétés musulmanes sont d’obédience française ou anglaise selon leurs histoires coloniales. Or l’ordre juridique occidental est assujetti à la force normative de certaines idées. « D’où cette caractéristique essentielle de la modernité occidentale, qui consiste à ériger les idées en idoles et à prétendre façonner la société à leur image. » (Alain Supiot, p.77) Ces idées sont des philosophies politiques qui reposent souvent sur des idéologies scientistes, pensant avoir trouvé dans la science la réponse à la question du sens de la vie humaine (signification et direction), et réduisant la loi à une pure technique. Aujourd’hui le droit moderne s’est sclérosé davantage en se soumettant à la doctrine law and economics présentant une prémisse du retour de la loi de la jungle. Les institutions musulmanes doivent se renouveler et s’organiser pour la construction étatique afin que le musulman puisse bénéficier d’un appui institutionnel durant sa vie. Or la construction institutionnelle demande un effort avant tout juridique pour son émergence et sa perpétuation. Il faut une loi commune pour habiliter chaque musulman à ses fonctions et pour connaitre les raisons spécifiques de la mobilisation de chacun.

Alain Supiot dans son livre la gouvernance par les nombres, cherche à exposer les limites et les impasses de la gouvernance par les nombres pour redonner une place au gouvernement par les lois. Cependant à force de vouloir appuyer sa thèse de la transformation en cauchemar de l’espoir de faire régner dans la Cité une harmonie déduite des mathématiques, il en vient à remettre en cause un passage de la Bible : « le livre de la Sagesse, Dieu « a tout réglé avec mesure, nombre et poids «  (Sg. XI, 20), mais il semble bien que ce Livre ait été rédigé directement en grec au cours du IIe siècle avant notre ère par un Juif hellénisé, probablement influencé par le renouveau pythagoricien. » (Alain Supiot, p.104).

En prenant le contrepied, nous affirmons que l’utilisation des statistiques (arithmétique politique) et la gouvernementalité algébrique ou algorithmique devient indispensable. Depuis Gödel et son théorème d’incomplétude, nous savons qu’un système à une part irréductible d’incalculable, il y a des choses qui ne sont pas du ressort du mécanisme. Il est donc nécessaire de reconnaitre le domaine propre à la réflexion législative. Toutefois il est salutaire pour faire progresser la civilisation islamique de remanier les équations dans le domaine de l’économie, les juristes musulmans pour une meilleur gouvernementalité devront maitriser davantage les mathématiques en raison de l’importance de la mesure, la proportion et de la balance exprimé à plusieurs reprises dans le Coran[4]. Le transfert réfléchis de la culture administrative moderne purgée de ses excès technocratiques écrasant les réalités de la vie humaine au lieu de les représenter est indispensable. Il s’agit d’instrumentaliser les doctrines et idéologies « innovatrices » pour étendre le champ d’application de la Révélation. Les juristes musulmans doivent complexifier leur approche sur le terrain du droit du travail et des affaires puisqu’un régime de travail réellement humain contribue à la justice sociale et à la paix, et que pour le moment le droit des affaires est la pointe avancée du Management mondial.

Face au triomphe de la culture juridique occidentale, pérennisant une représentation du monde occidentale et une Foi industrielle menant l’espèce humaine a sa perte, les juristes musulmans sont sommés de rétablir un ordre juridique musulman tenant compte des conditions physiques et biologiques d’existence et permettant d’agir sur le monde réel. Le montage juridique musulman par la centralité de la normativité juridique dans les sociétés humaines pourra faire émerger un nouveau concept d’Etat islamique permettant une façon d’habiter le monde humainement plus viable. En effet l’analyse juridique musulmane peut aujourd’hui éviter l’écart trop grand entre l’ordre normatif et le contexte en intégrant le sociologisme ou l’économisme afin de faire advenir le devoir être musulman au monde. La pertinence de l’utilisation des sciences humaines et sociales dépendra de la qualité des sources puisées dans ces champs de compétence et à l’attention accordé aux controverses qui parcourent ces disciplines. Pour naviguer dans les controverses scientifiques le juriste pourra utiliser les écrits de Shams al-Dîn al-Samarqandî (1250-1310) qui fut le premier à avoir codifié précisément les règles d’échange des controverses scientifiques (Raynaud, 2010) ou s’inspirer des travaux de Bruno Latour sur les controverses scientifiques.

Au temps de la montée des périls écologiques, du creusement vertigineux des inégalités, Désastre écologique, surexploitation des ressources et violence, de la fascination de la pseudo-rationalisation technoscientifique du travail et de l’effondrement du crédit politique et financier, le juriste musulman doit prendre conscience et poser l’intention d’exposer les limites techniques et écologiques. Il s’agit de faire émerger des administrations musulmanes transnationales jouissant de leur propre autonomie et personnalité juridique, émancipée de toute domination.

 

La nouvelle civilisation islamique doit prendre racine après un effort juridique permettant la maturation de ses forces vives. Rappelons qu’une civilisation est avant tout la garantie, un crédit d’une justice.

Les hommes sont mortels, les civilisations aussi. Les musulmans ont connu la fin de la première apparition civilisationnelle musulmane puis son remplacement par la puissance de la civilisation occidentale chrétienne. Inéluctablement, les institutions commerciales, politiques, scientifiques, culturelles modernes au niveau national et international deviendront obsolète, inefficiente, décadente puis déserté.

 

 

Conclusion 

 

Le Taylorisme neutralisait sensiblement les facultés mentales, aujourd’hui la pensée a été stérilisée par la nouvelle pensée positive permettant la promotion de l’homme total, nomade affranchi des liens, l’individu auto-fabriqué et auto-suffisant.

A l’âge où les entreprises les plus puissantes se situant à la Sillicon Valley poursuivent toutes un projet transhumaniste, l’enjeu de la bataille pour le musulman devient cosmologique. Le leader musulman aspire à être rabbaniyyin en d’autres termes un représentant reflétant la sagesse divine d’Allah sur Terre. 

 

مَا كَانَ لِبَشَرٍ أَن يُؤْتِيَهُ اللَّـهُ الْكِتَابَ وَالْحُكْمَ وَالنُّبُوَّةَ ثُمَّ يَقُولَ لِلنَّاسِ كُونُوا عِبَادًا لِّي مِن دُونِ اللَّـهِ وَلَـٰكِن كُونُوا رَبَّانِيِّينَ بِمَا كُنتُمْ تُعَلِّمُونَ الْكِتَابَ وَبِمَا كُنتُمْ تَدْرُسُونَ (3 :79)

 

Le management a pour finalité la question de la guerre, il s’agit de séduire afin d’éviter le conflit armé. A notre époque la guerre a pris l’aspect de guerre cognitive – le musulman perd lorsqu’il perd la compréhension de sa religion dans son intellect et son cœur. Dans ce contexte pour être parmi les vainqueurs cognitifs, les neuro-sciences cognitives et sociales sont des alliés permettant la construction de la personnalité musulmane qui construira insha’allah la civilisation islamique contemporaine, la civilisation proclamant sur toute la Terre le tawhid.

 

 

[1] (Shmuel Trigano, 2003)

[2] On rejette cependant l’idée que l’homme est en dernière mesure soumis à ses désirs passionnels permettant d’expliquer la servitude volontaire, l’homme est toujours esclaves soit d’Allah soit de ses passions. L’Homme est toujours aliéné c’est-à-dire enchaîné à « autre que soi ».

 

[3] Employer, au sens étymologique, c’est « plier dans » (in-plicare), et l’emploi désigne les conditions sous lesquelles un travailleur peut se plier à la volonté d’autrui dans l’exécution de son travail.

[4] وَالَّذِي قَدَّرَ فَهَدَىٰ  (87:3:2)

إِنَّا كُلَّ شَيْءٍ خَلَقْنَاهُ بِقَدَرٍ  (54:49:5)

إِنَّ اللَّهَ بَالِغُ أَمْرِهِ قَدْ جَعَلَ اللَّهُ لِكُلِّ شَيْءٍ قَدْرًا  (65:3:21)

وَكُلُّ شَيْءٍ عِنْدَهُ بِمِقْدَارٍ  (13:8:15)

فَقَدَرْنَا فَنِعْمَ الْقَادِرُونَ  (77:23:3)

 

Bibliographie 

 

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Ahmed BEN BELLA, « Critique de la raison occidentale », El Badil, Montreuil, mai 1986 http://www.archipress.org/?page_id=660

 

Alain DENEAULT, gouvernance – le management totalitaire, Lux éditeur, 2013, 194p.

 

Alain SUPIOT, La Gouvernance par les nombres – cours au Collège de France (2012-2014), Fayard, 2015, 520p.

 

Fanny CARMAGNAT, Le mythe de l'entreprise : critique de l'idéologie managériale (Jean-Pierre Le Goff) » In: Réseaux, volume 11, n°61, 1993. Vers une nouvelle pensée visuelle. pp. 143-144; http://www.persee.fr/doc/reso_0751-7971_1993_num_11_61_2412

 

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Mohamed MADOUI,  Michel Lallement, L’Âge du faire. Hacking, travail, anarchie. (Seuil, 2015), Sociologie [En ligne], Comptes rendus, 2017, mis en ligne le 09 mai 2017, consulté le 27 juillet 2017. URL : http://sociologie.revues.org/3067

 

Patrick HAENNI, Tjitske HOLTROP, « Mondaines spiritualités... `Amr Khâlid, « shaykh » branché de la jeunesse dorée du Caire », Politique africaine 2002/3 (N° 87), p. 45-68. DOI 10.3917/polaf.087.0045

 

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